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La Mirerevue de la performance audiovisuelle live

L’improvisation

Le bruitage, ou l’art de jouer les sons à l’image

Un bruiteur ne capte pas les sons d’un film, il les rejoue en regardant l’image. Définition, histoire et gestes d’un métier resté, depuis son origine, une pratique du direct.

Mains d’un bruiteur frappant deux demi-coques de noix de coco au-dessus d’un bac de gravier, dans un studio sombre éclairé par une lampe

Le bruitage est la reconstitution, à la main et en synchronisation avec l’image, des bruits qui accompagnent une action : des pas, un manteau qui se froisse, une porte, un verre reposé sur une table. On le pratique au cinéma, à la télévision, à la radio et au théâtre, et la personne qui le fait s’appelle un bruiteur. Dans les pays anglophones, le métier porte le nom de Jack Foley (1891-1967), qui a sonorisé des films en jouant les bruits devant l’image projetée. Ce qui nous intéresse ici tient en une remarque : depuis son origine, le bruitage est un art du direct.

Qu’est-ce que le bruitage, exactement ?

Les dictionnaires s’accordent sur une définition courte : le bruitage est la reconstitution artificielle des bruits qui accompagnent l’action, pour la radio, la télévision, le théâtre ou le cinéma. Le mot important est « reconstitution ». Le bruiteur ne capte pas le son d’une scène, il le refait après coup, avec des objets du quotidien et avec son propre corps, en regardant l’image défiler et en jouant au moment exact où l’action se produit à l’écran.

Au cinéma, ce travail arrive en postproduction, une fois le montage de l’image arrêté et avant le mixage, dans des auditoriums équipés pour cela. Il se distingue de deux voisins avec lesquels on le confond souvent. Le son direct, d’abord, enregistré pendant le tournage et consacré surtout aux voix. Les banques d’effets, ensuite, ces bibliothèques de sons préenregistrés où l’on va chercher une sirène ou un orage. Le bruitage, lui, est joué pour une image précise, à sa vitesse et à son rythme, et c’est ce qui le rend si difficile à remplacer.

D’où vient le métier de bruiteur ?

Il vient de la scène. Bien avant le cinéma, les théâtres et les opéras disposaient de machines à bruits, dont la plus connue est l’éoliphone, ou machine à vent : un grand cercle de bois ou de métal sur lequel est tendu un drap, que l’on frotte d’un mouvement circulaire plus ou moins vif. On s’en sert dès le XVIIe siècle, et les compositeurs l’ont gardée jusque dans l’orchestre, chez Richard Strauss dans Une symphonie alpestre ou chez Maurice Ravel dans L’Enfant et les sortilèges.

Le cinéma muet n’a jamais été tout à fait muet. Pendant ses premières décennies, les projections étaient accompagnées en salle par des musiciens, des bonimenteurs et parfois une personne cachée derrière l’écran, qui produisait les bruits pendant que le film passait. À Paris, Émile Reynaud présente au musée Grévin, à partir du 28 octobre 1892, ses Pantomimes lumineuses, avec des partitions composées pour chacune d’elles. La radio prend le relais dans les années 1920 : les dramatiques sont diffusées en direct, les enregistrements de l’époque ne permettent pas de lancer un effet au bon moment, et les bruits se font donc dans le studio, en même temps que les voix.

Jack Foley, entré chez Universal en 1914, a transporté ce geste dans le cinéma parlant. Les micros de la fin des années 1920 captaient mal ce qui n’était pas la voix ; son équipe a donc rejoué les bruits en direct face à l’image, notamment pour Show Boat en 1929. La méthode, jouer les bruits en regardant le film, a gardé son nom outre-Atlantique, où l’on parle de Foley et de Foley artists.

Comment travaille un bruiteur ?

Le travail se range traditionnellement en trois familles. Les pas, d’abord, qui occupent une grande partie des séances : le bruiteur marche au rythme de l’acteur, avec des chaussures choisies pour la scène, dans des bacs de sols différents, dalles, parquet, ciment, sable ou gravier. Les mouvements, ensuite, c’est-à-dire tout ce que le corps fait entendre sans le vouloir, le frottement d’une manche, un vêtement qui bruisse quand deux personnages se croisent. Les accessoires, enfin, portes, fenêtres, objets saisis et reposés, dont une partie peut aussi venir de banques d’effets.

La séance suit toujours le même ordre : regarder le passage, essayer le son, puis l’enregistrer en jouant pendant que l’image défile. On recommence jusqu’à ce que le geste tombe juste. Ce n’est pas un montage de sons posés un par un sur une ligne de temps, c’est une interprétation, au sens où un musicien interprète une partition : le rythme, l’intensité et l’hésitation d’un pas disent quelque chose du personnage.

Rangée de bacs de sol au pied d’un mur de studio, gravier, sable, dalles de pierre et lattes de parquet, une paire de chaussures posée au bord

Pourquoi une noix de coco imite-t-elle un cheval ?

Parce que l’oreille juge un bruit sur son attaque, sa matière et son synchronisme bien plus que sur sa source réelle. Deux demi-coques de noix de coco rembourrées, frappées sur une surface, donnent des sabots de cheval convaincants. De la fécule de maïs serrée dans une pochette en cuir crisse comme la neige sous un pas. Une paire de gants agitée devient un battement d’ailes.

La leçon dépasse l’anecdote. Un son vrai enregistré tel quel sonne souvent moins juste qu’un son fabriqué, parce que le micro le capte sans la proximité ni la légère exagération que l’image appelle. Nous tenons cela pour un repère d’atelier, que chacun peut vérifier en enregistrant ses propres pas dans une pièce, puis en les rejouant plus près du micro sur un bac de gravier : la seconde version colle à l’image, la première flotte autour.

Pourquoi le doublage a-t-il besoin d’un bruiteur ?

Parce qu’au tournage, les bruits sont enregistrés en même temps que les voix. Quand un film est doublé dans une autre langue, on remplace les voix, et tout ce qui avait été capté avec elles disparaît : les pas, les vêtements, les objets manipulés pendant que les acteurs parlent. Les besoins en bruitage ont d’ailleurs fortement augmenté lorsque les studios ont commencé à distribuer leurs films à l’étranger. On prépare pour cela une version internationale, qui réunit la musique, les effets et les ambiances sans les dialogues ; ce qui avait été capté avec les voix y manque, et c’est au bruiteur de le recréer pour que la version doublée garde toute sa matière.

Ce que le bruitage apprend à la performance

Pour une revue du direct, le bruitage est une pratique exemplaire, parce qu’il a déjà tranché une question que beaucoup de plateaux découvrent : qui suit qui, entre le son et l’image. Dans le bruitage, la réponse est fixe, le son suit l’image au geste près. C’est l’un des arrangements que nous décrivons à propos du partage de la scène entre son et image, avec son risque d’illustration, et le bruiteur montre comment le tenir sans tomber dans le tic : en jouant le rythme du personnage, pas chaque événement.

Joué devant le public, au théâtre ou dans un ciné-concert, le bruitage change aussi de statut. Le bruiteur visible devient un élément de la pièce, et le spectateur regarde autant la fabrication que l’image. Cette différence entre un bruit produit sur scène et un bruit diffusé par les enceintes, nous la traitons quand nous expliquons comment nommer l’origine d’un son au plateau. Elle se décide avant la représentation : placer le bruiteur dans la lumière ou dans le noir, près d’un micro ou en acoustique, change ce que la salle comprend.

Le bruitage n’est pas non plus le bruit comme matière. Dans les pratiques où l’on envoie un signal audio dans une entrée vidéo, c’est le son qui fabrique l’image, et non l’inverse ; ce renversement est décrit dans notre article sur la vidéo fabriquée par le son. Les deux familles partagent pourtant une même discipline : noter la chaîne exacte, les objets, les sols et les distances, pour pouvoir refaire le geste le lendemain.

Quelle différence entre bruitage et sound design ?

Le bruitage reproduit des sons que l’on reconnaît, joués en synchronisation avec une action visible. Le sound design, ou design sonore, fabrique des sons qui n’existent pas tels quels, une créature, une machine imaginaire, une texture, en assemblant et en transformant des enregistrements. Un bruiteur peut lui aussi créer des effets originaux, et la frontière se brouille alors, mais le cœur du bruitage reste le geste joué à l’image.

Le bruitage se fait-il pendant le tournage ?

Non, dans la grande majorité des cas. Au tournage, l’équipe son enregistre surtout les voix et cherche à les isoler du reste. Le bruitage intervient plus tard, en postproduction, une fois le montage image terminé, dans un auditorium équipé de sols, de portes et d’accessoires, avant le mixage qui assemble voix, musique, bruits et ambiances.

Bruitage et effets sonores, est-ce la même chose ?

Pas tout à fait. Les effets sonores désignent l’ensemble des sons ajoutés à une œuvre, y compris ceux que l’on tire de bibliothèques préenregistrées. Le bruitage en est une partie : celle qui est jouée par une personne, pour une image précise, pendant qu’elle défile, et c’est elle qui donne aux pas et aux gestes leur rythme propre.

Sources vérifiées le 20 octobre 2026 : l’article de l’encyclopédie consacré au bruitage, pour la définition du métier, les projections des premières décennies et la version internationale ; l’article anglophone sur le Foley, pour Jack Foley, les trois familles de sons, la radio des années 1920 et les accessoires cités.